BHL aime Haenel & Meyronnis, et nous aimons BHL

Publié le par La Vipère



Alors là, je crois que les ressources entières de mon vocabulaire n'y suffiront pas.

Moix louant Sollers, je trouvai cela un choc des titans.

Moix louant Haenel & Meyronnis, une variante pas moins titanesque.

Giesbert louant Onfray, un choc des cuistres.

Mais là ! BHL louant Haenel & Meyronnis dans son "Bloc-Notes" du Point ! On atteint des sommets ! On entre dans l'hyperespace ! Sensationnel !

Un adoubement ! (Dont peut-être ils se seraient bien passé, mais n'importe).

Tout est digne de leur rencontre dans ce papier fantastique - la cuistrerie au niveau des beaux-arts, l'emphase épidémique, le ridicule au cube !

Cette présentation des deux gugusses, pour commencer :

Ils ne sont pas très nombreux, les jeunes gens d'aujourd'hui qui se souviennent du portrait de Lautréamont imaginé par Félix Vallotton. Ni de la lettre de lord Chandos à Francis Bacon rêvée par un Hofmannsthal voulant prendre la mesure du ravage dans les langues qu'ont signifié les « temps modernes ». Ni de ce que Melville avait en tête quand, aux prises avec un « Moby Dick » que tout le monde croit connaître mais que presque personne n'a vraiment lu [petite éruption de sollersite, symptôme classique : personne n'a lu X - ici, Melville ; c'est bien connu : à part Sollers, Tic & Tac Meyronnael et BHL himself, personne n'a lu Moby Dick], il lance à Nathaniel Hawthorne : « je suis en train de rompre les sceaux du pays des ombres. » Ni, encore moins, de la révolution mondiale lancée par un certain Friedrich-Wilhelm Schelling quand, deux ans après la « Phénoménologie de l'esprit », il a l'intuition d'un Dieu déchiré entre un fond proprement divin et une puissance maléfique qui le soulève [c'est vrai : en France, seuls deux jeunes gens connaissent Schelling - Tic & Tac, donc. Dans les facultés de philosophie à travers le pays, on ne le connaît pas. On ne le lit plus. On ne travaille pas sur lui. D'ailleurs, ses livres ne sont même pas traduits. Hein ? Quoi ? Comment ça, si ?]. Eh bien, en voici deux qui se souviennent de cela.


N'est-ce pas grandiloquent, comme manière d'ouvrir le feu ? A la hauteur des intéressés ? C'est qu'il en faut, de la grandiloquence, pour être digne d'eux ! Mais BHL est leur maître, il sait faire.


Voici deux jeunes écrivains, Yannick Haenel et François Meyronnis, qui codirigent une revue, Ligne de risque , conçue comme une « centrale d'énergie » où sont régulièrement traités des « souvenirs » de cette sorte. Et les voici qui publient, dans la collection de Philippe Sollers [le salut au patron : ça, c'est fait], un petit livre de guerre, savant et léger, érudit et joyeux, où l'on trouvera retraitées, remises en jeu et en mouvement, ces informations et quelques autres qui s'y enchaînent : véritable manuel de savoir-vivre-lire, écrire et, donc, vivre-à l'usage de générations qui ne sont souvent jeunes, hélas, que de leur ignorance résolue.


Ooooh, la vanne vilaine sur les jeunes générations ! Certes, tous les jeunes gens d'aujourd'hui, ceux qui ont l'âge de Tic & Tac (lesquels, au passage, ne sont plus "jeunes" depuis longtemps : c'est un peu sot, cette manière de parler d'eux comme de "jeunes écrivains", alors qu'ils ne sont ni jeunes ni, sans doute, écrivains) ne sont plus que des petits cons. Mais honnêtement, Bernard-Henri, entre nous, qui ne préfère pas 10 millions de petits cons à ces 2 grands guignols narcissiques chiants qui se la pètent au Flore en se croyant les pourfendeurs du nihilisme contemporain ?


Je ne suis pas trop d'accord, bien sûr, avec la lecture de Heidegger qui sous-tend, pour une part, ce « Prélude à la délivrance ».


Ceci pour faire croire que BHL est un lecteur passionné de Heidegger et que, quand il sort d'un plateau TV ou d'une bouffe avec Ségolène Royal, il se rue dans son cabinet privé pour relire Sein un Zeit dans le texte, le vrai but de son existence. Notez le "bien sûr", glissé comme ça au passage, pour faire avaler la chose en la présentant comme une évidence, qui n'a pas besoin d'être exemplifiée.


Je suis même en désaccord - et j'essaierai de dire, un jour, pourquoi - avec son concept d'un « nihilisme » entendu comme un genre dont l'hitlérisme serait une espèce et dont l'avatar ultime serait la technique mondialisée.


Deuxième technique magistralement utilisée : moi, BHL, j'ai des trucs super profonds à dire sur Tic & Tac et leur bouillasse métaphysique, mais je vous le dirai une autre fois. "Un jour", peut-être. Voilà qui rappelle le célèbre sketch :

- Oh, mage BHL, pouvez-vous nous éclairer sur l'idée de l'être-là chez Heidegger ou sur la conception meyronnaelienne du nihilisme ?

- Je peux le faire.

- Il peut le faire, Mesdames et Messieurs ! Il peut le faire !


Et je trouve un peu expéditif, enfin, le traitement de Michel Houellebecq dans le chapitre, par ailleurs passionnant, où les auteurs donnent la formule d'une extase amoureuse qui, loin de laisser le sujet « sans voix », loin de l'abandonner à l'ivresse muette d'une chair elle-même réduite à sa pure « anatomie », est la voie royale, au contraire, où advient la jouissance par et dans la parole.


Pour la semaine prochaine, vous me ferez un commentaire de ce jugement. 2 copies doubles maximum. (Expliquez au passage, en utilisant les schèmes bourdieusiens, les raisons profondes pour lesquelles BHL, dont vous vous rappellerez qu'il a cosigné un navet avec Houellebecq, fait cette remarque ici).


Mais j'aime la façon qu'ils ont de nous dire que ce qui, dans ces affaires de parole, compte le plus, ce ne sont pas les mots mais la langue (pauvre Giraudoux... vanité du bel écrire...).


Pauvre Giraudoux, en effet. Il n'a pas mérité d'être là, dans un papier cuistrissime d'un champion du monde sur deux champions juniors.


J'aime leur insistance à prouver qu'une littérature qui ne pense pas n'est pas une littérature et que le premier devoir d'un écrivain est de se transformer en une machine à enregistrer, donc penser, « ce qui arrive au temps » (ah ! le fameux « où en sommes-nous avec le temps ?» lancé par Arthur Cravan à un André Gide qui, lui non plus, n'entend pas...).


Et moi, j'aime l'nsistance de BHL à donner à penser qu'il pense, et à lâcher des noms pour vernir. J'admire, même.


J'aime que la langue ainsi conçue soit le lieu, non seulement donc d'une jouissance, mais d'un salut, ils disent bien d'un salut, ils emploient sciemment et sans remords le mot (et j'aime que ces experts en « avalanches », ces laborantins d'une « mort de Dieu » dont ils savent mieux que personne le caractère irrévocable, nous confient, entre deux réflexions sur David Bowie ou un évangile apocryphe de Thomas, qu'ils ne sont « pas laïcs »). J'aime leurs pages sur la face sombre des Lumières.J'aime leur volonté de rappeler que l'humanisme a pu être, et demeure, une terrifiante école des cadavres. J'aime que soit redémontré, au passage, l'enchaînement quasi obligé qui va du sujet supposé souverain au vivant méthodiquement usiné.


Sujet de dissertation. Arielle Dombasle dans son dernier clip (avec Katerine) affirme : "Je suis extraterrestre / Je vois des choses qu'on ne voit pas / Des choses de l'au-delà". Expliquez comment cet aveu s'applique aussi au "Bloc-Notes" de son époux.


Mais les mille moqueries que nous voudrions faire encore ne seront jamais plus drôles que l'original, que nous laissons conclure. Lisez doucement, pour goûter chaque mot, chaque petit pic de cuistrerie, chaque épice narcissique, chaque petit bout de grotesque mélangé.


J'aime leur définition de l'événement, perdition et salvation mêlées, coeur noir du Rien en même temps qu'éclaircie au sein du Néant - on est loin de la sacralisation, chez les émules d'Alain Badiou, de l'« événementialité obscure ».

J'aime que l'on sente, à les lire, qu'il s'en faut de peu, très peu, un mot, une phrase, un écrivain se souvenant, ne serait-ce qu'un instant, qu'il est « fils de roi », pour que l'on repasse du pire au meilleur, du monstre marin à la baleine astrale, de Black Man et sa mauvaise foudre à l'éclair de la Délivrance-on est encore plus loin, avec cette doctrine de la résurrection, c'est-à-dire de la traversée de la mort et, d'abord, de la mort dans la langue, du ton pompeusement apocalyptique en vigueur dans les secteurs « radicaux » de la philosophie postnihiliste.

Et puis j'avoue enfin que me sont irrésistiblement sympathiques deux promeneurs qui, déambulant dans Paris à la façon de l'auteur de l'immense « Nadja » et voyant scintiller soudain, au-dessus de leurs têtes, dans la nuit, les lettres « H » et « M », ne savent dire s'il s'agit des initiales d'Herman Melville, de celles de leurs propres noms par un hasard objectif entrelacés ou de la trace du mot hébreu Hachem, qui signifie « le Nom » et qui serait alors comme le signe d'un Dieu : comprenne qui voudra ; mais les lise qui me lit ; car on est à la croisée, là, de la métaphysique, de la littérature et du sceau qu'elles impriment, toutes deux, à nos vies- rien d'autre ne vaut.


Comprenne qui voudra ? Qui pourra, plutôt !

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NeNA 28/03/2009

".. à la croisée de la métaphysique, de la littérature et de sceau qu'elles impriment.." : inutile d'essayer d'imaginer l'endroit, c'est tout simplement au H&M de Rivoli. Merci, BHL.

Vinosse 28/03/2009

Il est à la littérature, notre Adrian Ferran à nous...
Ne crachez pas dessus, ça releverait le brouet !!!!

Marc Galan 31/03/2009

"et j'essaierai de dire, un jour"
D'habitude, c'est : Je me réserve de dire, un jour".
Preuve que cet immense penseur sait se renouveler.